La finance islamique — ou finance participative dans le vocabulaire réglementaire marocain — est souvent présentée comme un levier d’inclusion financière. Cette affirmation, répandue dans le débat public, doit être soumise à un examen empirique. L’objet de cette note n’est pas d’établir un lien automatique avec l’emploi, difficile à isoler empiriquement, mais d’évaluer dans quelle mesure le développement de la finance islamique élargit l’accès et l’usage des services financiers formels, notamment pour les populations précédemment auto-exclues pour motif religieux ou éthique.

Le cadre analytique de l’inclusion financière distingue, depuis les travaux de Beck, Demirgüç-Kunt et Levine, deux canaux par lesquels le développement financier peut réduire la pauvreté et soutenir une croissance plus inclusive : un canal direct (accès aux paiements, à l’épargne, éventuellement au crédit) et un canal indirect (allocation plus efficiente des ressources vers des entreprises productives) (Beck, Demirgüç-Kunt & Levine, 2007 ; Demirgüç-Kunt & Singer, 2017). Dans ce cadre, la finance islamique intervient d’abord comme une extension de l’offre contractuelle : contrats de partage de risques (moucharaka, moudaraba), ventes à marge (mourabaha), location (ijara), et instruments redistributifs (zakat, waqf) susceptibles, sous conditions institutionnelles, d’atteindre des segments sous-desservis.

Au niveau international, les résultats empiriques sont nuancés. Dans un working paper du FMI, Ben Naceur, Barajas et Massara (2015) montrent que les pays de l’OCI restent, en moyenne, moins inclusifs financièrement que le reste du monde, en partie du fait d’une auto-exclusion religieuse. La présence de banque islamique est associée, dans certaines dimensions (crédit aux ménages, financement de l’investissement des firmes), à une meilleure inclusion ; toutefois, une fois contrôlés le revenu par tête et les déterminants structurels, l’effet n’est pas systématiquement significatif sur l’ensemble des indicateurs. Ce résultat invite à la prudence : la simple existence d’une offre islamique ne suffit pas à combler les écarts d’inclusion.

Des travaux plus récents sur panels de pays de l’OCI tendent cependant à documenter un effet positif du développement bancaire islamique sur l’inclusion financière. En s’appuyant sur le système GMM et des tests de causalité, Kamalu et Ibrahim (2020, 2021) concluent à un impact positif et à une causalité unidirectionnelle allant de la banque islamique vers l’inclusion, sur la période 2013–2018. Des analyses de type logit en panel pour un sous-ensemble de pays de l’OCI (2011–2021) associent également le nombre de banques islamiques et la taille de leurs actifs à une hausse de la probabilité d’amélioration de l’inclusion, avec un effet plus modéré du takaful (études récentes sur indicateurs composites d’inclusion). Ces résultats sont cohérents avec l’hypothèse de Mohieldin, Iqbal, Rostom et Fu (2012) : les instruments de partage de risques et de redistribution peuvent, en théorie, intégrer dans le système formel des agents auparavant exclus.

Le cas marocain doit être lu à l’aune de cette littérature comparative. Depuis l’entrée en vigueur du cadre des banques participatives (loi 103-12, agréments à partir de 2017), le secteur s’est institutionnalisé sous la supervision de Bank Al-Maghrib, mais sa part demeure limitée — de l’ordre de 2 % des actifs bancaires selon les déclarations récentes de la banque centrale. Le réseau d’agences participatives a progressé (de 176 en 2021 à 206 en 2024), tandis que le réseau conventionnel se contractait, portant la part des agences participatives à environ 3,6 % du total (Bank Al-Maghrib, 2025). La Stratégie nationale d’inclusion financière (SNIF) intègre désormais explicitement le suivi des services participatifs dans son dispositif d’évaluation.

L’analyse juridico-économique disponible suggère toutefois que la contribution des banques participatives à la bancarisation est, à ce stade, davantage qualitative que quantitative : élargissement du pluralisme contractuel et réduction potentielle de l’auto-exclusion religieuse, plutôt qu’insertion massive des segments prioritaires de la SNIF (jeunes, femmes, ruraux, micro-entrepreneurs). La concentration des encours sur la mourabaha, au détriment des instruments de partage du risque, limite en outre la portée inclusive du modèle (analyses du cadre juridique et de la structure des portefeuilles participatifs). Des travaux sur l’attractivité des banques participatives au Maroc soulignent également un écart entre demande latente et adoption effective, lié à l’éducation financière, à la liquidité du marché et à la diversification des produits.

Deux implications analytiques en découlent. Premièrement, la finance islamique doit être évaluée comme un instrument d’inclusion financière — accès, usage, qualité des services — et non comme un substitut à une politique de l’emploi. Deuxièmement, son efficacité inclusive est conditionnelle : elle dépend de la profondeur institutionnelle, de la diversification au-delà de la mourabaha, de l’articulation avec la microfinance et les canaux numériques, et de la capacité à cibler les populations effectivement sous-desservies. Les résultats de panel indiquant un effet plus fort dans certains contextes institutionnels (Kamalu & Ibrahim) rappellent que le « potentiel » inclusif n’est pas automatique.

En conclusion, la littérature internationale et l’expérience marocaine convergent vers un diagnostic mesuré. La finance islamique peut contribuer à l’inclusion financière en réduisant l’auto-exclusion religieuse et en élargissant l’offre contractuelle ; son impact quantitatif reste, au Maroc, encore limité et conditionné par la structure des produits, la liquidité et la gouvernance du secteur. L’agenda de recherche et de politique publique consiste dès lors à mesurer plus finement les gains d’accès et d’usage — plutôt qu’à postuler un effet large et indifférencié sur l’économie réelle.

Références
  • Beck, T., Demirgüç-Kunt, A. & Levine, R. (2007), « Finance, Inequality and the Poor », Journal of Economic Growth. Synthèse accessible via World Bank / Access to Finance.
  • Demirgüç-Kunt, A. & Singer, D. (2017), « Financial Inclusion and Inclusive Growth: A Review of Recent Empirical Evidence », World Bank Policy Research Working Paper 8040. SSRN
  • Ben Naceur, S., Barajas, A. & Massara, A. (2015), « Can Islamic Banking Increase Financial Inclusion? », IMF Working Paper WP/15/31. PDF
  • Mohieldin, M., Iqbal, Z., Rostom, A. & Fu, X. (2012), « The Role of Islamic Finance in Enhancing Financial Inclusion in OIC Countries », Islamic Economic Studies, 20(2), 55–120.
  • Kamalu, K. & Ibrahim, W. H. W. (2021), « Islamic Banking Development and Financial Inclusion in OIC Member Countries: The Moderating Role of Institutions », Journal of Islamic Monetary Economics and Finance, 7(3). https://doi.org/10.21098/jimf.v7i3.1364
  • Kamalu, K. & Ibrahim, W. H. W. (2020), « Can Islamic Banking Development Spur Financial Inclusion in OIC Member Countries? », Asian People Journal, 3(1). https://doi.org/10.37231/apj.2020.3.1.181
  • Bank Al-Maghrib (2025), Rapport annuel sur l’inclusion financière 2024. PDF BAM
  • Bank Al-Maghrib, Rapports sur la Stratégie nationale d’inclusion financière. Page SNIF
  • « Attractiveness of Participatory Banks in Morocco: Challenges and Perspectives », ISRA International Journal of Islamic Finance (2025). https://doi.org/10.55188/ijifsd.v17i4.1165