Le rapport annuel 2025 de Bank Al-Maghrib documente une consolidation macroéconomique notable : croissance du PIB d’environ 4,9 %, inflation ramenée à un rythme faible (proche de 0,8 %), et reprise de l’investissement, dans un environnement international encore exposé aux chocs (Bank Al-Maghrib, 2026). Ces agrégats, toutefois, ne clôturent pas l’analyse. Ils ouvrent plutôt une question classique en économie du développement : dans quelle mesure la croissance se transmet-elle au marché du travail ?
Les données nationales du Haut-Commissariat au Plan confirment la pertinence de cette interrogation. En 2025, l’économie marocaine a créé environ 193 000 postes nets, tandis que le taux de chômage national n’a que légèrement baissé, de 13,3 % à 13,0 % (HCP, 2026a). Une amélioration trimestrielle ultérieure du chômage, mesurée selon une définition plus stricte dans le nouveau dispositif d’enquête (HCP, 2026b), n’efface pas le diagnostic de fond : la relation croissance–emploi reste structurellement contrainte.
Ce diagnostic s’inscrit dans une littérature internationale abondante sur la « croissance sans emploi » (jobless growth) et sur l’élasticité emploi–PIB. Dans un échantillon large d’économies en développement, Burgi, Hovhannisyan et Mondragon-Velez (2024) montrent que les élasticités PIB–emploi sont, dans la plupart des cas, inférieures à l’unité : l’emploi croît moins vite que le PIB, en raison de gains de productivité. L’agriculture, en particulier, présente souvent des élasticités faibles, voire négatives. Ce résultat est cohérent avec l’interprétation kaldorienne de Wells et Thirlwall (2003), selon laquelle des rendements croissants sectoriels impliquent des élasticités d’emploi nettement inférieures à un.
La loi d’Okun fournit un second cadre de référence. Ball, Furceri, Leigh et Loungani (2016) établissent que le coefficient d’Okun — la sensibilité du chômage aux fluctuations de production — est, en moyenne, environ deux fois plus faible dans les économies en développement que dans les économies avancées (de l’ordre de −0,2 contre −0,4). L’OIT (Kapsos et al., 2021) aboutit à des conclusions proches : la réactivité du chômage à la croissance varie fortement selon les régions, le degré d’informalité et la structure sectorielle. En d’autres termes, une reprise macroéconomique ne garantit pas une baisse symétrique du chômage.
Pour le Maroc, les travaux empiriques disponibles vont dans le même sens. Ezzahidi et El Alaoui (2014) estiment une élasticité croissance–emploi positive mais faible, et documentent une baisse marquée de cette élasticité entre les années 1990 et les années 2000 (de l’ordre de 0,74 à environ 0,38 selon les sous-périodes). Les intensités sectorielles apparaissent hétérogènes, certains secteurs étant même créateurs nets de destruction d’emplois sur des moyennes décennales. Plus récemment, des estimations ARDL de la loi d’Okun au Maroc (2000–2022) mettent en évidence une asymétrie : le chômage réagit plus fortement aux contractions qu’aux expansions, ainsi qu’une persistance compatible avec des effets d’hystérésis (études récentes sur données trimestrielles marocaines).
Trois mécanismes analytiques permettent d’organiser ces faits. Premièrement, un canal de composition : une croissance tirée par des secteurs à forte intensité capitalistique, ou par des gains de productivité, élève le PIB sans absorber proportionnellement la main-d’œuvre (Burgi et al., 2024). Deuxièmement, un canal d’allocation : l’inadéquation formation–emploi et le chômage des diplômés, soulignés dans les statistiques du HCP, limitent la translation de l’offre de travail vers des postes stables. Troisièmement, un canal de qualité : informalité, sous-emploi et précarité affaiblissent le lien entre « création nette d’emplois » et amélioration effective du bien-être.
Dans cette perspective, le message du rapport de Bank Al-Maghrib — selon lequel les progrès macroéconomiques appellent encore une translation plus nette en avancées sociales — n’est pas une formule rhétorique. Il rejoint le consensus empirique international : la stabilisation (inflation, investissements, finances publiques) constitue une condition nécessaire, rarement suffisante, d’une dynamique d’emploi inclusive. Les implications de politique économique en découlent sans slogans. Il s’agit d’élever le contenu en emplois de la croissance — via la composition sectorielle de l’investissement, la réduction des frictions de compétences et l’appui à un tissu productif (PME) créateur d’emplois de qualité — plutôt que de traiter le taux de croissance comme un indicateur autosuffisant.
En conclusion, le cas marocain de 2025 illustre une configuration bien identifiée dans la littérature comparative : une consolidation des agrégats coexistant avec une absorption encore insuffisante de la main-d’œuvre. L’enjeu analytique n’est plus seulement de documenter la reprise, mais d’estimer et d’améliorer l’élasticité emploi–PIB, ainsi que la qualité des insertions, dans un horizon de transformation structurelle.
- Bank Al-Maghrib (2026), Rapport annuel présenté à Sa Majesté le Roi — Exercice 2025. Page institutionnelle · PDF
- Haut-Commissariat au Plan (2026a), Activité, emploi et chômage — Résultats annuels 2025. https://www.hcp.ma/Activite-emploi-et-chomage-resultats-annuels-2025_a4310.html
- Haut-Commissariat au Plan (2026b), Note d’information — Situation du marché du travail (T1-2026). https://www.hcp.ma/attachment/2872905/
- Burgi, C., Hovhannisyan, S. & Mondragon-Velez, C. (2024), « GDP-Employment Elasticities across Developing Economies », World Bank Policy Research Working Paper 10989. https://doi.org/10.1596/1813-9450-10989
- Ball, L., Furceri, D., Leigh, D. & Loungani, P. (2016), « Does One Law Fit All? Cross-Country Evidence on Okun’s Law ». PDF
- Ezzahidi, E. & El Alaoui, A. (2014), « Economic Growth and Jobs Creation in Morocco: Overall and Sectors’ Analysis », MPRA Paper 57841. https://mpra.ub.uni-muenchen.de/57841/
- Wells, H. & Thirlwall, A. P. (2003), « Sectoral regularities of productivity growth in developing countries — a Kaldorian interpretation », Cambridge Journal of Economics, 27(6), 831–850.
- Kapsos, S. et al. (2021), Does economic growth deliver jobs?, International Labour Organization. PDF OIT